En octobre 2021, RTE a publié son rapport Futurs énergétiques 2050, une étude devenue centrale dans le débat sur l’avenir du système électrique français. Si tu te demandes si un mix électrique très renouvelable peut tenir la route, combien cela coûterait, ou si le nouveau nucléaire est économiquement indispensable, c’est exactement le type de question auquel ce texte répond.
Le sujet est important, parce qu’il ne s’agit pas seulement de comparer des technologies sur le papier. Ce qui compte, dans la pratique, c’est de savoir quel système peut fournir une électricité décarbonée, fiable et soutenable financièrement, tout en restant compatible avec la transition énergétique. C’est là que les hypothèses de départ changent tout.
L’essentiel a retenir : le rapport RTE montre qu’un système électrique très renouvelable est techniquement possible, mais ses conclusions économiques dépendent fortement des hypothèses retenues.
- Le coût d’un système 100 % renouvelable n’est pas forcément supérieur à celui d’un système avec nouveau nucléaire.
- Le résultat dépend beaucoup du facteur de charge de l’éolien, du coût du capital et du coût réel des technologies.
- Le rapport RTE ne permet pas, à lui seul, de trancher sur la construction de nouveaux EPR.
- Les hypothèses sur l’éolien terrestre et le nucléaire peuvent faire varier fortement les conclusions.
- Le biogaz, le stockage et la flexibilité du système jouent un rôle clé dans un mix très renouvelable.
- Le choix final ne repose pas seulement sur le coût : il faut aussi regarder la fiabilité, les risques industriels et les objectifs climatiques.
À l’horizon 2050, le renouvelable n’est pas forcément plus cher
Le rapport de RTE confirme un point essentiel : un système électrique très renouvelable à l’horizon 2050-2060 peut avoir un coût global proche de celui d’un système avec de nouveaux réacteurs nucléaires. Autrement dit, l’idée selon laquelle le 100 % renouvelable coûterait mécaniquement « plusieurs fois plus cher » ne tient pas si on regarde les travaux prospectifs sérieux.
Concrètement, cela change beaucoup de choses. Si tu pensais qu’il existait une réponse évidente du type « le nucléaire est forcément moins cher », ce n’est pas ce que montrent les scénarios étudiés. En réalité, on est face à des ordres de grandeur proches, avec des écarts qui dépendent d’hypothèses techniques et financières parfois très sensibles.
Dans les faits, le rapport met en avant un léger avantage de coût pour les scénarios incluant de nouveaux réacteurs, autour de 15 % dans certaines configurations. Mais cet écart ne suffit pas à conclure qu’un programme de nouveaux EPR serait économiquement justifié. Pourquoi ? Parce que plusieurs paramètres clés sont discutables, et qu’une petite variation sur l’un d’eux peut inverser le résultat.
Ce que cela implique pour toi, si tu cherches à comprendre le débat, c’est qu’il faut éviter les affirmations trop simples. Le vrai sujet n’est pas « renouvelable contre nucléaire » de manière abstraite, mais plutôt : quelles hypothèses de coût, de rendement, de flexibilité et de financement sont retenues dans chaque scénario ?
Pourquoi le facteur de charge de l’éolien terrestre change tout
Le facteur de charge correspond au rapport entre la production réelle d’une éolienne et ce qu’elle produirait si elle tournait à pleine puissance en continu. C’est un indicateur décisif, parce qu’il influe directement sur la quantité d’électricité réellement disponible pour le système.
Dans le rapport RTE, le facteur de charge retenu pour l’éolien terrestre est de 23 %, ce qui est plus bas que dans d’autres prospectives, où l’on trouve plutôt 30 à 32 %. Sur le terrain, cette différence n’est pas anodine : à puissance installée égale, un facteur de charge plus faible signifie moins d’électricité produite et donc davantage de besoins dans d’autres technologies, souvent plus coûteuses.
Le point important, c’est qu’il serait trompeur de projeter vers 2050 les performances du parc actuel sans tenir compte des progrès technologiques. Les machines récentes captent mieux le vent grâce à des rotors plus grands et à une conception plus efficace. Dans la pratique, cela veut dire que les éoliennes installées aujourd’hui ne ressemblent plus à celles mises en service il y a dix ou quinze ans.
L’expérience montre d’ailleurs que les facteurs de charge ont tendance à progresser avec les nouvelles générations d’équipements. En France, les éoliennes récentes affichent des performances supérieures à celles du parc ancien. Si tu regardes seulement les données historiques sans intégrer cette évolution, tu risques de sous-estimer la place réelle que peut prendre l’éolien terrestre dans un système bas carbone.
Ce que cela change pour toi, c’est simple : dans une prospective énergétique, le rendement réel des technologies compte autant que leur capacité installée. Un facteur de charge plus faible augmente les besoins de flexibilité, de stockage, d’appoint pilotable et de renforcement du réseau. C’est l’un des points qui peut renchérir un scénario très renouvelable si l’hypothèse est trop prudente.
Le coût du nouveau nucléaire peut être sous-estimé
Sur le papier, RTE retient pour le nouveau nucléaire un coût d’environ 4,7 euros par watt à l’horizon 2050, ce qui suppose une baisse importante par rapport aux EPR de Flamanville ou d’Hinkley Point. Le problème, c’est que cette baisse n’a rien d’automatique.
Dans la réalité industrielle, les retours d’expérience montrent que les premières unités d’une filière ne sont pas toujours suivies d’une baisse nette et régulière des coûts. Parfois, les réacteurs suivants coûtent moins cher. Parfois, ils coûtent autant, voire davantage. C’est ce qu’on observe dans plusieurs pays, et c’est précisément ce qui rend les projections très sensibles.
Autre point concret : même pour un projet avancé comme Sizewell, EDF annonce encore un coût élevé, loin d’une chute spectaculaire. Cela montre qu’il faut rester prudent avant d’intégrer une forte baisse du coût unitaire du nucléaire dans une modélisation de long terme.
En plus, les études prospectives passées ont souvent sous-estimé le coût du nucléaire, alors qu’elles surestimaient fréquemment celui du solaire, de l’éolien et de l’électrolyse. Dans la pratique, cela signifie qu’il existe un biais historique à surveiller : si l’on se trompe dans les deux sens, on peut artificiellement favoriser un scénario par rapport à un autre.
Si tu essaies de comprendre ce débat sans te perdre dans les chiffres, retiens une règle simple : le coût affiché aujourd’hui n’est pas une vérité gravée dans le marbre. Pour des technologies lourdes, longues à construire et exposées aux aléas industriels, l’incertitude est structurelle.
Le coût du capital : un paramètre souvent sous-estimé dans le débat
Le coût du capital représente le prix de l’argent investi dans un projet. Plus un investissement est jugé risqué, plus ce coût monte. Et dans un système énergétique, cette variable peut changer fortement le résultat final.
Concrètement, le nucléaire est généralement perçu comme plus risqué par les investisseurs que les renouvelables, en raison des dépassements de coûts possibles et des délais de construction souvent longs. Cela veut dire que le financement n’est pas neutre : deux technologies ayant le même coût technique peuvent aboutir à des coûts finaux très différents une fois le capital intégré.
RTE choisit dans son scénario de référence d’appliquer des taux identiques à plusieurs technologies, alors même qu’il reconnaît qu’un coût du capital différencié serait plus réaliste. Et lorsque l’on applique un taux plus élevé au nucléaire qu’aux renouvelables, l’écart de coût entre les scénarios peut disparaître.
Dans la pratique, ce point est crucial. Si tu compares un parc nucléaire et un parc renouvelable, tu ne compares pas seulement des équipements : tu compares aussi des profils de risque, des durées d’amortissement et des conditions de financement différentes. C’est pour cela que les professionnels du secteur regardent toujours le coût du capital avec beaucoup d’attention.
Il faut aussi éviter une mauvaise interprétation : un coût du capital plus bas ne veut pas dire qu’un projet est « meilleur » par nature. Cela veut simplement dire qu’il est plus facile à financer à coût raisonnable, ce qui a un impact direct sur le coût de l’électricité produite.
Le rôle du biogaz dans un système électrique très renouvelable
Un système très renouvelable a besoin de solutions pilotables pour passer les périodes où le soleil et le vent sont faibles. C’est là que le biogaz peut jouer un rôle utile, en complément du stockage, des interconnexions et des autres leviers de flexibilité.
Dans le rapport, le potentiel de biogaz est fixé à 150 TWh, mais son usage pour produire de l’électricité reste limité dans la plupart des scénarios. Pourtant, en pratique, un recours plus important au biogaz pourrait réduire le besoin de technologies plus coûteuses pour assurer la sécurité d’approvisionnement.
Ce que cela implique, c’est qu’un système renouvelable n’est pas un système « sans pilotable ». Il repose au contraire sur un assemblage de solutions : production variable, stockage, effacement, réseaux renforcés et moyens pilotables bas carbone. Si l’un de ces blocs est sous-dimensionné, le coût global peut grimper rapidement.
Dans ton cas, si tu cherches à comprendre pourquoi certains scénarios renouvelables paraissent plus chers que prévu, il faut souvent regarder la manière dont la flexibilité est modélisée. Un peu de biogaz supplémentaire, bien placé dans le système, peut parfois éviter des investissements plus lourds ailleurs.
Ce qu’il faut retenir pour comparer renouvelables et nucléaire
Le point le plus important, c’est qu’on ne peut pas conclure de façon rigoureuse qu’un système 100 % renouvelable coûtera plus cher, ni qu’un programme de nouveaux réacteurs s’impose économiquement sur la seule base de ce rapport. Les hypothèses sont trop sensibles, et plusieurs d’entre elles restent discutables.
Concrètement, si tu veux te faire une idée solide, il faut regarder au moins quatre dimensions en même temps : le coût d’investissement, le facteur de charge, le coût du capital et la capacité du système à gérer les périodes de faible production. En isolant un seul paramètre, on obtient souvent une lecture trompeuse.
Dans la majorité des cas, ce type de débat ne se tranche pas uniquement avec un tableur. Il faut aussi intégrer la vitesse de déploiement, les risques industriels, la dépendance aux importations, la résilience du système et les objectifs climatiques de long terme.
Enfin, au-delà du prix, les renouvelables ont aussi un meilleur bilan sur plusieurs objectifs de développement durable selon le rapport du GIEC. Si tu hésites encore entre une lecture strictement économique et une lecture plus globale, c’est précisément là que le débat devient politique et stratégique, pas seulement financier.
Behrang Shirizadeh est co-auteur de cet article.
FAQ
Le rapport RTE prouve-t-il qu’un système 100 % renouvelable est moins cher ?
Non, il ne le prouve pas. Le rapport montre surtout que les écarts de coût dépendent fortement des hypothèses retenues. Dans certains cas, le 100 % renouvelable est proche du scénario avec nouveau nucléaire.
Pourquoi le facteur de charge de l’éolien terrestre est-il si important ?
Parce qu’il détermine la quantité réelle d’électricité produite par les éoliennes. Un facteur de charge plus faible signifie qu’il faut plus de puissance installée ou davantage de solutions d’appoint. En pratique, cela peut faire monter le coût du système.
Le nouveau nucléaire est-il forcément moins cher que les renouvelables ?
Non, pas forcément. Les coûts du nucléaire dépendent beaucoup des délais, des dépassements budgétaires et du coût du financement. Selon les hypothèses, un mix renouvelable peut être compétitif.
Pourquoi parle-t-on autant du coût du capital dans ce débat ?
Parce qu’il pèse lourd dans le coût final de l’électricité. Plus une technologie est jugée risquée, plus son financement coûte cher. Cela peut avantager les renouvelables, souvent perçues comme moins risquées que le nucléaire.
Le biogaz peut-il vraiment aider un système électrique renouvelable ?
Oui, clairement. Le biogaz peut fournir une production pilotable quand le vent et le soleil sont faibles. Il ne remplace pas tout le reste, mais il peut réduire le besoin de solutions plus coûteuses.
Peut-on décider aujourd’hui s’il faut lancer un nouveau programme nucléaire en France ?
Pas sur la seule base des coûts prospectifs actuels. Les incertitudes restent trop importantes pour trancher proprement. Il faut aussi regarder la sécurité d’approvisionnement, les délais et les objectifs de transition énergétique.
Les scénarios de RTE garantissent-ils tous la même fiabilité d’approvisionnement ?
Oui, selon le rapport, les scénarios atteignent le même niveau de fiabilité. C’est un point essentiel, car cela signifie que la comparaison porte sur des systèmes capables d’assurer l’électricité sans dégrader la sécurité d’approvisionnement.
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

