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Efficacité énergétique

à quand un numérique compatible avec les limites planétaires ?

Le réchauffement climatique, l’épuisement des ressources fossiles et la pression croissante sur les matières premières ne sont plus des hypothèses lointaines : ce sont des réalités déjà là. Dans ce contexte, le numérique est souvent présenté comme une solution “propre”, fluide, presque immatérielle. En pratique, c’est plus complexe. Oui, le numérique peut aider à mieux organiser certains usages. Mais il a aussi un coût environnemental, social et politique qu’on sous-estime encore trop souvent.

Si tu t’interroges sur le numérique responsable, le Green IT, le Green-by-IT ou l’idée d’une informatique frugale, l’enjeu est simple : comprendre ce que le numérique améliore réellement, ce qu’il déplace, et ce qu’il aggrave. C’est ce regard lucide qui permet d’éviter les faux bons réflexes et de faire de meilleurs choix, en entreprise comme dans la société.

L’essentiel a retenir : le numérique n’est ni totalement “vert” ni forcément problématique dans tous les cas ; tout dépend des usages, des volumes et des arbitrages collectifs.

  • Le numérique a un impact environnemental réel, surtout sur tout son cycle de vie.
  • Le Green-by-IT cherche à utiliser le numérique pour mieux agir, mais ne suffit pas.
  • Le Green IT réduit l’empreinte des systèmes numériques, sans régler l’effet rebond.
  • Les impacts sociaux du numérique comptent autant que ses impacts carbone.
  • L’objectif n’est pas de tout supprimer, mais de distinguer les usages utiles des usages superflus.
  • L’informatique frugale vise des services numériques essentiels, sobres et compatibles avec les limites planétaires.

Les angles morts de ce numérique qui « dématérialise »

On entend souvent que le numérique “dématérialise” les activités. En réalité, il déplace la matérialité ailleurs : dans les data centers, les réseaux, les terminaux, les serveurs, les batteries, les métaux rares, la logistique et le recyclage. Concrètement, chaque visioconférence, chaque plateforme, chaque service cloud repose sur une infrastructure bien physique, avec une consommation d’énergie, d’eau et de matières premières.

Le problème, ce n’est pas seulement l’existence de cette empreinte. C’est surtout qu’elle reste largement invisible pour l’utilisateur final. Tu vois un document partagé, un film en streaming ou un stockage “dans le cloud” ; tu ne vois pas les serveurs, les chaînes d’approvisionnement ni les impacts liés à la fabrication des équipements. C’est précisément ce décalage qui nourrit une forme d’illusion de propreté.

Dans les faits, cette invisibilité entretient de mauvaises décisions : multiplication des fichiers, généralisation des usages vidéo par défaut, renouvellement trop rapide des appareils, ou encore automatisation de procédures qui pourraient rester simples. Si tu veux réduire l’empreinte numérique d’une organisation, il faut donc commencer par regarder ce qui est réellement utile, et pas seulement ce qui paraît moderne.

Un numérique plus « vert » ?

Le Green IT vise à réduire l’impact environnemental du numérique lui-même. C’est une approche utile, parce qu’elle pousse à améliorer la fabrication, l’usage et la fin de vie des équipements. En pratique, cela passe par de meilleurs choix techniques : allonger la durée de vie des terminaux, limiter les ressources consommées par les logiciels, optimiser le stockage, ou encore favoriser la réutilisation et le recyclage.

Mais il faut être honnête : améliorer l’efficacité ne suffit pas toujours à réduire l’impact global. C’est là qu’intervient l’effet rebond. Quand un service devient plus rapide, plus léger ou moins coûteux à utiliser, on tend souvent à l’utiliser davantage. Au final, la consommation totale peut augmenter au lieu de baisser. C’est un point crucial, parce qu’on le constate souvent sur le terrain : une optimisation technique isolée peut être annulée par une explosion des usages.

Par exemple, compresser un site web ou réduire le poids d’une application est une bonne chose. Mais si, dans le même temps, on ajoute des vidéos en lecture automatique, des fonctionnalités superflues et des parcours plus lourds, le gain initial disparaît vite. Ce que cela change pour toi, si tu pilotes un projet numérique, c’est qu’il ne faut jamais mesurer seulement l’efficacité technique. Il faut aussi mesurer le volume d’usage, la durée de conservation, et la réelle nécessité du service.

Comment les technologies numériques s’imposent à la société

Le numérique ne se contente pas d’accompagner la société : il la structure. Dans beaucoup de cas, il organise les relations de travail, les loisirs, l’accès aux soins, l’information, la culture et même les démarches administratives. Ce pouvoir d’organisation est immense, mais il s’accompagne aussi de rapports de force. Qui décide des interfaces ? Qui contrôle les données ? Qui supporte les coûts cachés ? Qui profite de la valeur créée ?

Si tu travailles dans une entreprise ou une collectivité, tu as probablement déjà vu ce mécanisme : une technologie est présentée comme “inévitable”, puis elle devient indispensable, même quand elle n’était pas forcément la meilleure réponse au besoin initial. Dans la pratique, cela crée une dépendance technique, économique et parfois politique. Le cas de la 5G illustre bien cette tension : au-delà des débats sur l’innovation, la vraie question est celle de l’utilité réelle des usages qu’elle rend possibles, face à leur coût environnemental et social.

Il faut donc regarder le numérique comme un système socio-technique, pas comme un simple outil neutre. Cette distinction est essentielle, parce qu’elle permet de comprendre pourquoi certaines solutions “modernes” posent en réalité de nouveaux problèmes : surveillance accrue, dépendance à des plateformes, concentration du pouvoir, travail invisible de modération, ou transformation des modèles économiques dans la culture et les médias.

Quels sont nos besoins réels ?

C’est probablement la question la plus importante. Avant de demander comment rendre le numérique plus sobre, il faut se demander : de quoi avons-nous vraiment besoin ? Dans beaucoup de projets, on confond besoin réel, confort d’usage, et simple opportunité commerciale. Or ce n’est pas la même chose. Un service peut être techniquement impressionnant sans être socialement indispensable.

Dans ton cas, la bonne méthode consiste à partir des usages essentiels : communiquer, apprendre, accéder à certains services publics, travailler dans des conditions correctes, préserver la santé, maintenir des liens sociaux. Ensuite seulement, tu peux évaluer quels outils numériques apportent une vraie valeur, et lesquels pourraient être simplifiés, remplacés ou supprimés.

Cette réflexion doit aussi intégrer deux bornes concrètes : les limites planétaires et les planchers sociaux. Autrement dit, une solution n’est acceptable que si elle reste compatible avec les ressources disponibles et avec les besoins fondamentaux de la population. C’est là qu’on sort d’une logique de “petits gestes” symboliques pour entrer dans une logique de transformation réelle.

Concrètement, trier ses e-mails ou supprimer quelques fichiers peut avoir un intérêt pédagogique, mais cela ne change pas grand-chose à l’échelle des enjeux. En revanche, décider de ne pas multiplier les services inutiles, de prolonger la durée de vie des équipements ou de limiter les fonctionnalités superflues peut produire un effet bien plus significatif.

En particulier :

  • Quel budget matériel est réellement soutenable ? C’est la question des ressources nécessaires pour produire les équipements sans dépasser les capacités de la planète. Les travaux de l’Ademe ou du Shift Project aident à poser des ordres de grandeur concrets, utiles pour arbitrer entre besoin réel et suréquipement.

  • Quels usages numériques sont vraiment pertinents ? Tous les usages ne se valent pas. Il faut distinguer ce qui répond à un besoin essentiel de ce qui relève du confort, de l’habitude ou de la surconsommation numérique.

  • Peut-on concevoir des logiciels compatibles avec ces limites ? Oui, mais cela suppose de revoir les choix de conception : complexité fonctionnelle, poids des interfaces, dépendances techniques, collecte de données et architecture globale.

Une nouvelle approche pour la recherche en informatique

Penser une informatique frugale, ce n’est pas simplement “faire plus léger”. C’est changer la manière de concevoir la technologie. L’enjeu n’est plus seulement de fabriquer des systèmes performants, mais de déterminer quels services méritent vraiment d’exister, et sous quelles conditions ils restent acceptables écologiquement et socialement.

Dans la recherche comme dans l’industrie, cela implique un changement de posture. Au lieu de partir de la nouveauté technique pour ensuite lui chercher une utilité, il faut partir du besoin collectif, puis vérifier si une solution numérique est pertinente, et enfin seulement choisir la technique la plus sobre possible. C’est souvent là que les projets gagnent en qualité : moins de fonctionnalités inutiles, moins de dette technique, moins de complexité, plus de robustesse.

Pour les langages de programmation, les frameworks et les architectures logicielles, la question devient très concrète : qu’est-ce qui est indispensable pour développer un service utile, et qu’est-ce qui alourdit inutilement le système ? Dans la pratique, cela peut conduire à privilégier des outils plus simples, des interfaces moins gourmandes, des traitements moins fréquents, ou des modèles de données plus sobres.

Ce que cela implique, c’est qu’une partie des choix techniques doit être discutée collectivement. Un logiciel n’est pas seulement un assemblage de lignes de code : c’est une décision sur la manière dont une société consomme des ressources, organise ses échanges et hiérarchise ses besoins. C’est pour cela qu’une approche frugale ne peut pas être purement technique ; elle doit aussi être critique, sociale et politique.

En pratique, si tu travailles sur un produit numérique, voici les questions à te poser avant d’ajouter une fonctionnalité :

  • Répond-elle à un besoin essentiel ou seulement à une attente ponctuelle ?
  • Augmente-t-elle la valeur d’usage ou surtout la complexité ?
  • Peut-on obtenir le même résultat avec moins de données, moins de calcul, moins de stockage ?
  • Quel est l’impact sur la durée de vie des équipements et sur les usages réels ?
  • Cette fonctionnalité crée-t-elle un effet rebond probable ?

Les erreurs fréquentes à éviter

La première erreur, c’est de croire que le numérique est automatiquement vert parce qu’il est immatériel en apparence. En réalité, cette impression masque les impacts matériels bien réels. La deuxième erreur, très courante, consiste à se focaliser uniquement sur l’optimisation technique sans questionner l’utilité du service. On peut “améliorer” un système qui n’aurait peut-être pas dû être déployé sous cette forme.

La troisième erreur, c’est de réduire la sobriété numérique à des gestes individuels isolés. Bien sûr, ils peuvent sensibiliser. Mais dans la majorité des cas, ce sont les décisions d’architecture, d’équipement, de gouvernance et de conception des usages qui comptent vraiment. Enfin, dernière erreur fréquente : croire que l’innovation suffit à résoudre les problèmes qu’elle contribue parfois à créer. Dans la pratique, il faut plutôt apprendre à arbitrer, à renoncer et à simplifier.

Si tu veux avancer concrètement, le bon réflexe est donc de poser une hiérarchie claire : d’abord l’utilité, ensuite la sobriété, puis seulement la performance. C’est souvent ce renversement qui permet de construire des systèmes réellement soutenables.

FAQ

Le numérique est-il vraiment écologique ?

Non, pas par nature. Le numérique peut réduire certains impacts dans des cas précis, mais il génère aussi des consommations d’énergie, de matières premières et des effets rebond. Tout dépend donc des usages, des volumes et du cycle de vie des équipements.

Quelle est la différence entre Green IT et Green-by-IT ?

Le Green IT vise à réduire l’impact du numérique lui-même, alors que le Green-by-IT utilise le numérique comme levier pour améliorer d’autres secteurs. Les deux approches sont utiles, mais elles ne suffisent pas à elles seules à traiter les impacts sociaux et systémiques du numérique.

Pourquoi parle-t-on d’effet rebond dans le numérique ?

L’effet rebond désigne le fait qu’un gain d’efficacité entraîne souvent une hausse des usages. En pratique, un service plus rapide, moins cher ou plus simple à utiliser peut être davantage sollicité, ce qui annule une partie des bénéfices attendus.

Qu’est-ce qu’une informatique frugale ?

Une informatique frugale est une manière de concevoir des services numériques utiles, sobres et compatibles avec les limites planétaires. Elle cherche à réduire la complexité, les ressources consommées et les fonctionnalités inutiles, sans sacrifier les besoins essentiels.

Faut-il supprimer tous les usages numériques ?

Non, l’objectif n’est pas de tout supprimer. Il s’agit de distinguer les usages réellement indispensables de ceux qui peuvent être simplifiés, remplacés ou abandonnés. Dans la pratique, certains services numériques restent utiles, voire nécessaires, mais ils doivent être conçus avec sobriété.

Comment savoir si un usage numérique est vraiment utile ?

Il faut partir du besoin réel, pas de la solution technique. Si un usage améliore clairement l’accès à un service essentiel, il peut être justifié ; s’il ajoute surtout de la complexité, de la collecte de données ou de la consommation de ressources, il mérite d’être questionné.

Le tri des e-mails a-t-il un vrai impact ?

Son impact est très limité à l’échelle des enjeux climatiques. C’est un geste utile pour sensibiliser, mais il ne remplace pas des décisions structurantes sur les équipements, les logiciels, le stockage et les usages. En pratique, il ne faut pas confondre symbole et action efficace.


Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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